Quel jeu elle joue
?
"Tout elle veut tout ... jours partir avant le jour !",
"Et personne n'est à personne, elle a beau le dire, à l'idée qu'on l'abandonne, elle aime autant mourir".
Cette chanson de Julien Clerc illustre superbement la
blessure d'abandon, entre la soif d'indépendance et la peur de l'abandon, le besoin d'être comblé et la peur de ne pas l'être ...
Indépendance ! Marie n'a que ce mot à la bouche. À 35 ans, elle
vit seule, travaille seule. Attachée de presse free lance, elle choisit ses horaires, ses clients. Pas question pour elle de laisser qui que ce soit lui dicter sa conduite ou définir ses
obligations. Marie tient à être l'unique maître à bord. Elle ne veut rien devoir à personne. Disponible, chaleureuse, elle consacre du temps à ses amis, leur prodigue attention et
réconfort, et met un point d'honneur à ne pas les ennuyer avec ses états d'âme. De fait, ils apprécient sa joie de vivre, envient sa capacité à ne pas transiger avec ses désirs, à
affronter la solitude. Dans ses relations amoureuses comme ailleurs, Marie revendique haut et fort sa liberté. Elle met ses partenaires en garde. «Chacun sa vie, leur dit- elle. Ne me demande
pas de renoncer à ce que je suis ni à ce que j'aime faire, et je ferai la même chose pour toi.» Marie s'efforce de n'être ni exclusive ni jalouse, et passe d'un partenaire à l'autre. Elle
aimerait construire une famille, mais ne trouve pas «l'homme de sa vie». Ce qu'elle reproche à ses amoureux? «Ils ne partagent pas les mêmes intérêts que moi.» Marie convient qu'elle ne s'est
jamais suffisamment attachée à un homme pour «renoncer à son indépendance». L'un après l'autre, elle les a quittés. Et ceux qui ont véritablement compté dans sa vie n'étaient «pas prêts
à s'engager»: elle s'en est éloignée pour devancer l'inévitable rupture.
L'indépendance de Marie, c'est, au fond, l'histoire d'une impossible interdépendance. Celle d'une apparente force
destinée à masquer une grande vulnérabilité relationnelle.
Quelle est donc cette angoisse que Marie cherche à fuir en préservant si farouchement son indépendance? Une peur
viscérale du rejet, d'être démolie, si la confiance qu'elle accordait à un autre devait se solder par une trahison ou un abandon.
Marie ne veut compter que sur elle-même. Elle quitte ses partenaires avant qu'ils ne la quittent, et mieux, les
choisit inconsciemment de telle sorte qu'elle ne peut s'attacher à eux et qu'elle s'assure l'initiative de la rupture.
Tous concernés?
À des degrés divers, nous sommes tous concernés par la crainte d'être abandonnés. Crainte qui nous poursuit
depuis l'expérience fondatrice du premier attachement et de la première expérience de séparation.
Retour au début de la relation mère-enfant. C'est à ce moment que l'individu apprend ce qu'il peut attendre d'un
être humain, mais nous n'appréhendons pas tous, avec une inquiétude exagérée, les situations susceptibles de nous confronter au rejet, ou de nous enfermer dans des comportements qui
questionnent inlassablement l'engagement.
Les individus les plus profondément marqués par l'abandon sont ceux qui, dans leur petite enfance, ont été
systématiquement privés de l'affection et de la présence de leurs parents. Plus que tout autre, un enfant réellement abandonné par sa mère - décédée, maltraitante ou ayant accouché sous
X - éprouvera de grandes difficultés à accorder sa confiance aux personnes qui l'entourent, à croire en leur amour. Cet abandon précoce laisse en eux une empreinte, une blessure affective
mal cicatrisée et dans leur vie d'adulte, elle leur fait craindre en permanence un nouvel abandon sans raisons objectives dans la réalité.
Un sentiment d'insécurité et d'incomplétude qui peut se développer quand bien même la mère a
été physiquement présente. Ce qui rend l'enfant capable de s'aimer d'abord, pour aimer l'autre ensuite, c'est la certitude de la constance de l'amour maternel, de son approbation, de son
admiration pour ce qu'il est réellement.
Par exemple, des parents, pourtant animés des meilleures intentions, peuvent blesser
le narcissisme de l'enfant en adoptant «pour son bien» des principes éducatifs répressifs. Ils interprètent ses besoins légitimes d'attention exclusive, ses sentiments de colère ou de
détresse, comme l'expression de «caprices à combattre». Ils s'interdisent de souligner ses succès pour «ne pas le rendre vaniteux». Ils le soumettent à des exigences d'excellence
(sous-entendu «Tu n'es jamais à la hauteur de nos attentes») et ainsi ils fragilisent son identité.
L'insécurité affective est davantage reliée à un abandon symbolique qu'à un abandon réel.
"Comme je suis, on ne peut pas m'aimer, on ne peut que me rejeter», telle est l'intime conviction des personnes abandonniques. Un postulat, à l'oeuvre depuis l'enfance, qui continue de faire
obstacle à leur épanouissement affectif.
Abandonné cherche abandonneur ...
Tout se passe en effet comme si l'abandonné(e) se mettait en situation de revivre, dans ses relations amoureuses,
amicales ou professionnelles, le scénario de l'abandon initial. «Toutes les petites amies que j'ai eues ont fini par me quitter, raconte Bruno. Dès que je suis en couple, je deviens apathique,
susceptible, paranoïaque. Je les accable de reproches, je leur en veux de ne pas savoir me consoler d'un chagrin sur lequel je n'arrive pas à mettre de mots. Il me semble par moments que,
malgré moi, je fais tout pour les faire fuir, comme pour me prouver que je ne suis pas digne de leur amour. J'ai beau être lucide quant au fait que je provoque ces ruptures à répétition, je
n'arrive pas à enrayer le processus.»
Le cas de Sylvie est similaire: «J'ai le don particulièrement morbide de ne m'intéresser qu'aux hommes qui ne
veulent pas de moi. Parfois, j'ai l'impression d'avoir un radar pour dénicher ceux qui me feront le plus souffrir. Je deviens pathétique, je m'accroche à leurs basques, je les supplie de
m'expliquer pourquoi ils ne veulent pas de moi.»
Dans un autre registre, Étienne se prémunit contre le rejet tant redouté en évitant de s'engager dans les
projets qui lui tiennent à coeur. Lui qui rêve de devenir comédien arrive toujours en retard aux castings. Lorsqu'on lui propose un petit rôle, il trouve toujours moyen de se défiler. En se
mettant lui-même en échec, Étienne s'évite l'exposition à d'insupportables critiques. Il vit de petits boulots sans rapport avec sa formation et justifie sa difficulté à percer dans le
métier en avançant que le secteur est bouché.
Chacun à leur manière, Bruno, Sylvie et Étienne jouent inlassablement la répétition du rejet. Claudette Rivest
explique ce processus de répétition ainsi: «Le traumatisme de l'abandon survient de manière tellement précoce que la souffrance n'a pas pu être pensée.
Victime cherche bourreau ou manipulateur ...
La victime a tendance a donner son pouvoir aux autres. Elle ne se fait pas confiance, et a un besoin inextinguible
d'amour. Elle est fusionelle. Elle est prête à beaucoup pour en recevoir. Jusqu'à s'oublier. De ce fait, elle invite inconsciemment aux abus (la violence, ou la manipulation). Sa grande
dépendance, liée à sa peur de l'abandon, la place souvent dans un système de séduction. Lorsqu'on la quitte, elle ne peut que se sentir dévastée.
Une situation non résolue agit comme un aimant qui attire à lui les
éléments qui lui correspondent. Pour caricaturer, nous pourrions dire que [Bruno, Sylvie ou Étienne] ont sur leur tableau de bord un petit clignotant qui émet le message suivant:
"Abandonné(e) cherche abandonneur pour renouer avec situation ancienne et faire exploser noeuds émotifs. Persévérants s'abstenir»
Renouer avec la tendresse, la tendresse avec soi-même en tout premier permet de se construire en conscience, face à
la peur de l'abandon.
Comment enfin établir une relation durable et confiante avec quelqu'un
? En identifiant votre peur, en réalisant quel mécanisme de défense vous avez mis en place et quels dommages cela entraîne.
Chaque fois que vous réalisez que vous avez peur, que vous fuyez, que vous marchandez, que vous vous défendez, que
vous vous justifiez justifie, que vous séduisez juste pour voir, que vous vous victimisez, c'est un pas de gagné vers la reconnaissance de votre mécanisme de manipulation. C'est aussi prendre le
recul nécessaire qui vous permet de vous accueillir, de vous aimer et de vous accepter.
La guérison de la peur de l'abandon passe par une décision : celle de ne plus avoir peur de ne pas être aimé.
Dès lors, chaque fois que vous prenez une décision, vous ne la prenez plus en fonction de ce que vont penser ou dire les autres, mais de ce que vous ressentez comme étant le plus juste pour vous,
le plus aligné à votre âme.
C'est alors que tout va changer dans votre vie, car vous allez commencer à accueillir
l'autre simplement tel qu'il est, tout en vous choisissant, vous respectant et vous alignant sur vos propres besoins, hors de toute tentation de vouloir vous changer ou de vouloir changer
l'autre.
Vous allez aussi observer que plus vous vous aimez, plus vous êtes aimé, tel que vous êtes en vertu de la grande loi de l'univers : la vie me traite comme je me traite !